Vincent Tourraine
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« Zero History », de William Gibson

#critique #livre #William Gibson

Lorsque les personnages d’un récit évoluent séparément à la recherche d’un objectif commun, on peut raisonnablement s’attendre à une conclusion les réunissant. Ici, il faut ouvrir Zero History pour voir Hollis Henry la journaliste et Milgrim l’informateur clandestin rassemblés autour d’une nouvelle quête. Après les évènements de Spook Country, c’est encore une fois Hubertus Bigend qui les recrute pour sa nouvelle obsession : une marque de jeans, confidentielle au point d’être intraçable.

Zero History, photo Vincent Tourraine, CC BY-NC 4.0
Zero History, photo Vincent Tourraine, CC BY-NC 4.0

On ne s’attend pas forcément à lire Gibson dérouler une intrigue autour de la mode, même underground. Il n’est pas question de wearable technology, de montres connectées, ou même de lunettes de réalité augmentée comme pour le livre précédent. Il est bien question de jeans. La mode y apparaît finalement comme une forme de technologie raffinée à l’extrême, entre le savoir-faire de conception, et la mise en place du marketing viral ultime. Il y est question des tendances vestimentaires, influencées par le corps militaire, qui uniformisent inconsciemment la société. Encore une fois, à l’image des technologies de notre quotidien.

« Errolson Hugh sometimes speaks of clothing as “micro-architecture”, and I accept that quite literally. We live in our clothes. They’re the architecture closest to us. »
William Gibson, interview RAWR Denim

Hollis et Milgrim recherchent donc ce concepteur mystérieux, entre Londres et Paris, avec traçage satellite de téléphone et pilotage de drone. Alors que les deux livres précédents servaient sans le vouloir de rappel concernant l’obsolescence des objets du début du vingt-et-unième siècle, la proximité temporelle de Zero History (publié en 2010) apporte des artéfacts toujours d’actualité. Rien de mieux qu’un « Air » (MacBook Air) comme ordinateur de voyage, et Twitter, avec ses DM et son spam, comme moyen de communication privilégié.

« Some very considerable part of the gestural language of public places that had once belonged to cigarettes now belonged to phones. »
William Gibson, Zero History

C’est d’autant plus remarquable que Gibson utilise lui-même Twitter fréquemment, tweetant et re-tweetant quotidiennement à @GreatDismal. J’ai toujours un ressenti contradictoire vis-à-vis des auteurs qui utilisent vraiment les réseaux sociaux. Le suivi jour après jour de leurs activités et de leurs découvertes est forcément fascinant, comme une nouvelle forme d’auto-biographie en temps réel. Mais je trouve aussi cette sorte de démystification regrettable. Même lorsque les messages postés sont intéressants — et dans le cas de Gibson, complètement en phase avec ses thèmes habituels —, imaginer un grand auteur passer une partie de ses journées à explorer une timeline Twitter est affreusement banalisant. C’est un exemple de situation où je préfère en savoir moins, où un certain mystère est grandement préférable à un déballage continu, même volontaire, même informatif. C’est évidemment un ressenti très personnel, et à vrai dire ça ne m’empêche pas de le suivre sur Twitter. Mais toujours avec une impression de proximité quelque peu perturbante. Fin de la parenthèse, retour au livre en question.

William Gibson, photo Jon Lim, BY-NC-ND 2.0
William Gibson, photo Jon Lim, BY-NC-ND 2.0

Alors que la trame narrative se dissipait à mesure du livre précédent, celui-ci garde un cheminement assez classique, avec un certain équilibre entre des expositions soutenues par les dialogues habituels, et des scènes d’action rythmant l’enquête principale. L’écriture a toujours cette richesse propre à Gibson qui rend la lecture à la fois difficile et satisfaisante. Contrairement à la plupart des œuvres de fiction qui tendent vers une prose théâtrale et explicative, tout ici est raconté en conservant les aspérités et les hésitations du réel, notamment pour les interactions entre personnages.

« Our best analyst thinks it’s not a tactical design. Something for mall ninjas…
Young men who dress to feel they’ll be mistaken for having special capability. A species of cosplay, really. Endemic. Lots of boys are playing soldier now. The men who run the world aren’t, and neither are the boys most effectively bent on running it next. Or the ones who’re actually having to be soldiers, of course. But many of the rest have gone gear-queer, to one extent or another. »
William Gibson, Zero History

Tout ceci ne vous dit pas si j’ai aimé le livre. Au petit jeu du classement, je pense qu’il se situe entre Pattern Recognition et Spook Country. Le premier bénéficiait sûrement d’une fraîcheur propre aux premiers titres de n’importe quelle série. Cette conclusion apportée par Zero History a une place particulière, puisqu’elle ne dépend pas directement des récits précédents, mais se trouve clairement enrichie par la connaissance des évènements — et surtout des personnages — passés. Un peu comme cette trilogie bien ancrée sur le début du vingt-et-unième siècle, le passé n’est pas loin, mais on se sent résolument tourné vers quelque chose de nouveau. Histoire Zéro.

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Trilogie Blue Ant, billets de blog

  1. Pattern Recognition
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